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Marcel et Suzanne • Partie 2

Temps de lecture : environ 6 minutes

Attention, n’allez pas imaginer que Suzanne était foncièrement contre le web, pas du tout, Quand Marcel avait installé la petite boite du Modem dans le joli appartement proche de toutes les commodités Suzanne avait été impressionnée.

On cliquait sur une petite application et après quelques « clong clong » et une série de sifflements on se trouvait lancé à la vitesse d’un électron sur les « autoroutes de l’information » et on découvrait des choses incroyables : la recette du sauté de veau aux olives ou celle du gratin dauphinois, la discographie complète de Jean Ferrat ou celle de l’idole de sa jeunesse : Claude François (Suzanne n’avait jamais trouvé que la moustache de Ferrat soit sexy) ou encore les horaires de trains pour Palavas.

D’un autre côté, Internet avait sa face sombre, chaque matin, Marcel avait accès dès l’heure du café aux titres de la presse, avant même d’être descendu au kiosque à journaux.

Et Suzanne avait découvert comment les « nouvelles technologies » pouvaient faire gagner du temps. La preuve Marcel au lieu de commencer à râler après avoir lu l’éditorial de la version papier (généralement entre dix et onze heures) pouvait commencer à maudire la classe politique dans son ensemble (et le gouvernement en place en particulier), dès potron-minet avec force moulinets de bras en tournant comme un lion en cage dans le salon et en vouant aux Gémonies les exploiteurs de la classe ouvrière, les assassins de l’écologie, les boursicoteurs, les patrons, et autres laquais du grand capital tout en rythmant sa danse guerrière du chuintement de ses charentaises

chomp, râle, chomp, râle, chomp, râle…

et là, Suzanne disait :

— Mais oui Marcel… Mais oui… parle plus doucement, inspire (elle prenait une inspiration) expire…(elle soufflait longuement).

puis elle rajoutait :

— détends-toi, calme-toi, assieds-toi… c’est mauvais pour ton cœur

Puis elle avait un sentiment de victoire face à la colère de son compagnon quand il capitulait et s’asseyait…

… Devant l’ordinateur ou d’un geste vif du poignet il cliquait sur la diabolique icône du navigateur Internet. Au temps pour le sentiment de victoire

À présent, à dix ou onze heures, Marcel avait non seulement lu Libé, et le Monde dans leurs versions « en ligne », mais aussi survolé la une de cette vitrine du capitalisme (sauvage et bourgeois) qu’était le Figaro, parcouru les dépêches de la rubrique monde du portail Yahoo, c’était indigné des sommes indécentes accumulées par les patrons de Start Up, et insulté deux ou trois autres débatteurs en pantoufles sur un forum d’actualité.

En bon militant de la cause humaniste Marcel utilisait ensuite son après midi à rédiger des mails ; parfois pour sensibiliser ses « camarades » aux périls qui planaient sur le monde, parfois aux élus : sénateurs, députés, maires pour leur expliquer comment ils se devaient de mener leur mandat pour agir pour le bien du peuple (si tant est que cela les intéressent un peu).

Enfin quand le soir venait, il se plaignait du manque de réactivité de celles et ceux qui n’avaient pas daigné répondre a sa prose, se lamentant du désintérêt de toutes ces victimes consentantes de l’asservissement bourgeois.

Dehors, le ciel rougissait. Le soleil envoyait ces derniers rayons sur la façade des immeubles d’en face.

Il se levait alors. Après avoir pris soin de couper le modem en maudissant la privatisation de France Télécoms et les profits indécents d’Orange (qui lui facturait sa connexion à la minute).

il allait jusqu’à l’interrupteur du salon, du pas lourd de celui qui tout le jour a œuvré contre l’asservissement des masses laborieuses

chomp, râle, chomp, râle, chomp, râle…

Il allumait la lumière puis se dirigeait vers la baie vitrée donnant sur le balcon, pour remonter le store et baisser le grand volet roulant.

et c’est là qu’un soir de printemps pour la première fois il avait vu.

enfin vu, c’est beaucoup dire. Il avait aperçu du coin de l’œil

Sur la façade de la barre d’immeubles, de l’autre côté de la résidence, dans la lueur du soir, il y avait eu une sorte d’éclair, comme si le soleil s’était reflété dans un bout de verre en mouvement.

il avait tourné la tête pour mieux voir.

Sur une terrasse en face, il y avait une personne avec un appareil photo. Ce genre d’appareil photo avec un énorme zoom, un peu comme ceux des photographes sportifs au bord des stades, ou ceux des documentaristes animaliers dans les safaris photos, ou comme ceux… comme ceux des… des espions

Une vague glacée lui parcouru l’échine

… des espions

Le mot s’inscrivait dans son esprit lettre après lettre syllabe après syllabe, un peu comme les mots apparaissent sur les tableaux d’affichage de la gare de Lyon, qui te livre les horaires de départs pour Montpellier puis Palavas-les-flots.

Les mots s’inscrivaient avec la précision mécanique de la machine cliquetant comme des dominos s’écroulant à une vitesse régulière.

… des espions

C’était l'évidence, que viendrait faire un photographe sportif dans ce quartier de la capitale ?
Et que viendrait faire un adepte du safari photo ?

Ça ne pouvait être que ça.

Il y avait dans l’immeuble d’en face un espion qui prenait des photos de son immeuble.

Quant à savoir pourquoi ?

Ça aussi c’était évident

Il l’avait lu dans la rubrique sécurité de la foire aux questions du site de son fournisseur d’accès à Internet ;

Grâce aux cookies on pouvait tout savoir de celles et ceux qui naviguaient sur la toile.

et cet espion en face en était la preuve vivante

ILS savaient tout, ILS connaissaient ses destinations numériques, ILS l’avaient identifié sur Internet, ils avaient découvert les sites sur lesquels il naviguait, et ça avait été une source inquiétude pour EUX.

ILS savaient qu’il connaissait tous les titres de la presse de gauche avant tout le monde, et dans ce monde individualiste qui avaient bien failli laisser un vieux facho borgne s’installer à l’Élysée, cela avait du les rendre fous…

ILS avaient remonté sa piste, ils avaient croisé les données, ils avaient retrouvé les histoires des pavés, des moutons, des kouign-amanns. Qui sait peut-être avaient-ILS vu la vidéo VHS qu’avait fait José en 86 lors de l’arbre de Noël de La CGT celle ou il chantait l’internationale avec madame Maryse de la compta ?

la vague glacée qui submergeât son cerveau comme une évidence terrifiante

ILS savaient qu’il était un pur militant depuis plus de 30 ans, et ILS avaient pris conscience du danger que représentait son influence grandissante sur la toile, ILS savaient que courriel après courriel, il réveillait les consciences de celles et ceux à qui il adressait ses mails quotidiens.

D’ailleurs c’était évident qu’il écrivait des choses dangereuses pour le pouvoir en place il se souvint du dernier Apéro avec José qui lui avait dit :

— Ben mon Marcel tu t’arrêtes pas d’envoyer des zimel (sa voix était pâteuse après le quatrième pastis)… héé … eettt  pour tout te dire dès que je vois un de tes messages je le mets dans la corbeille.

Ça aurait dû lui mettre la puce à l’oreille si José, qui avait mené une grande carrière au syndicat dans les années 80, supprimait ses courriels dès qu’il les recevait, c’est qu’il avait peur ! Peur que que les autorités en scannant son ordi réalisent a quel point ils étaient subversifs.

On la lui faisait pas à José, il avait fait toutes les formation a la gestion du risque syndical !

Tout fut clair pour lui, il était un grain de sable dans la mécanique bien huilée de la puissance écrasante du capitalisme et on lui avait envoyé un espion qui le surveillait dans l’immeuble d’en face.

Il allait falloir qu’il fasse plus attention, qu’il comprenne quelles forces politiques étaient à ses trousses, quelle agence secrète et puissante l’avait a l’œil, et surtout qu’il continue son dur combat de lanceur d’alerte.

Couvert d’une sueur froide, tous les sens aux aguets, le souffle court, il entendit des pas dans le couloir…

il haletait… ILS étaient là…

Puis les pas s’arrêtèrent dans son dos, à l’entrée du salon, il y eu un léger raclement de gorge.

Puis il entendit la voix de Suzanne

— Marcel vient manger j’ai fait du Gratin Dauphinois

… lentement il prit une grande inspiration puis il souffla longuement

— j’arrive dit il

Il tourna le dos a la fenêtre et se dirigea vers la cuisine a pas lourds.

chomp, grommelle, chomp, grommelle, chomp, grommelle…

Dès demain il faudrait qu’il reprenne le combat.

 


La BO de Marcel et Suzanne • Partie 2 :

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