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Jacques

Temps de lecture : environ 9 minutes

Je sorti du jardin de la petite résidence et parcouru rapidement les quelques mètres qui me séparaient du front de mer.
Au-dessus de la rade la lune presque à son premier quartier se reflétait dans la mer calme.
À ma droite vers le large j’entendais le pouf pouf régulier du moteur diesel d’une barque de pêcheurs qui rentrait vers le port.
Une légère brise venait de l’ouest portant avec elle l’odeur des arbres en fleurs.
il était 5 heures c’était un matin de printemps.

Rien n’indiquait qu’on n’avait jamais été aussi prés de la Guerre

Je tournais à droite et j’accélérais le pas. Chaque matin je parcourais les deux kilomètres qui me séparaient de mon bar a pied en longeant la Corniche du front de mer.

La ville, qui pendant 40 ans avait vécu dans la léthargie de la crise économique, était revenue à la vie 10 ans plus tôt. Plusieurs milliers de personnes : ingénieurs, techniciens, ouvriers, conducteurs de grues et de machines, tous spécialistes de l’industrie et du nucléaire, avaient accouru de toute l’Europe avec femmes et enfants pour participer à la construction du nouveau porte avions.
ils passaient leurs journées et leurs nuits à bosser au rythme des trois huit.

Avant d’embaucher, ou avant de rentrer chez eux après avoir passé les portes du chantier, ils entraient en groupes dans les bars du port pour prendre qui un café, ou une bière en parlant des aléas de la situation mondiale en jetant un œil aux images que diffusaient en boucle les chaînes d’informations continus sur les écrans géants fixés au mur.

Moi, derrière le comptoir de « La Civette » j’allais du percolateur à la pompe à bière m’arrêtant de temps devant les rayonnages du tabac pour encaisser l’un des paquets de clopes que les ouvriers me réclamaient.
On fumait beaucoup sur le chantier.

Lucien le boulanger d’à côté en plaisantait souvent « quand tu passes tes journées à bosser sur un porte-avions nucléaire dans un bordel indescriptible du à l’urgence, ben C’est pas un cancer du poumon qui doit t’inquiéter. ».

Une fois au centre-ville la corniche du front de mer prenait le nom « d’ avenue du Président Sarkozy ». Elle longeait le chantier naval jusqu’à la zone industrielle.
Lucien qui n’en ratait pas une disait que le nom de l’avenue n’était pas innocent. « Quand tu longes un monstre de métal bourré d’uranium comme le Merkel tu te sens petit et nerveux ».

Le Merkel c’était la raison de la renaissance de la ville : le plus gros porte-avions nucléaire jamais imaginé et construit, il devait à la fois être le symbole de la puissance de l’Europe au niveau mondial et son meilleur moyen de défense contre les menaces innombrables qui cernaient l’état continent. Le navire était impressionnant : 90 avions embarqués, Des drones pilotées par une IA capable de porter le chaos à n'importe quel point de la planète, 6000 hommes d’équipages, 3 réacteurs nucléaires, et près de 60 missiles intercontinentaux qui pouvaient être envoyés par les 12 rampes de lancement embarquées.

La Civette était aule coin de L’avenue Sarkozy et de la porte 4 du chantier naval.

Aujourd’hui, entre chacun des lampadaires  étaient tendues des guirlandes de petits drapeaux à 12 étoiles comme on en accrochait pour la fête de l’Union.

Sur le quai du chantier presque vide les immenses grues étaient stationnées à l’arrêt.

Le Merkel était pour sa part amarré à 500 mètres du quai son pont était éclairé par des milliers d’ampoules allogènes. Sur le pont on voyait des types en uniformes et en bleus de travail s’agiter. Des barges pleines de matériel et des transbordeurs plein de personnel s faisaient la navette entre les quais et le monstre de technologie et de métal.

C’était le jour de l’inauguration

J’arrivais devant La Civette à 5 heures 30 je relevais le rideau de métal qui grinça un peu. Derrière m’attendaient 3 grands cartons de cigarettes et une pile de journaux. En couverture une photo pleine page avec un texte en rouge vif : « fini de rire : le Merkel enfin opérationnel »

J’allumais le percolateur, le rangeais les cartons dans la réserve, je mis les journaux dans les présentoirs, et en disposait un sur le comptoir à l’attention des clients.

La sortie des ouvriers aurait lieu vers 7 heures, quand, à l’entrée du chantier les sirènes annonceraient le changement de quart.

Lucien allait bientôt passer la porte avec les croissants et les baguettes. C’était pas le meilleur boulanger du monde, mais il livrait et ça nous permettait de parler un peu boutique.

En l’attendant je parcourais un article qui rappelait les évènements qui avait amené à la construction du Merkel :
la tension entre la Corée du Nord et les USA héritage des années Trump et Kim Jon-Un n’avait pu être calmée ni par la présidente Winfrey, ni par ses successeurs
la Grèce avait fait Sécession avec l’Europe et avait été annexée par la Turquie, dans un même temps les mouvements séparatistes du Royaume-Uni entre les régions adeptes du Brexit et les autres avaient créé des conflits armés à quelques encablures de l’Europe.
Dans le même temps, une improbable coalition entre les Iraniens et les Israéliens autour d’un projet nucléaire commun avait vu le jour, le discours des deux alliés était que le Moyen-Orient devait devenir un point politique et stratégique mondial…
Dans le même temps le réchauffement climatique alimenté par les centrales à charbon du Sud-Est asiatique et par les projets d’extraction minière des Russes dans l’Arctique avait noyé une bonne partie du Bangladesh et de l’Inde et l’intégralité des Maldives et de tous les micros-état mélanésiens, lâchant sur l’Europe des hordes de migrants climatiques.

Bref, le monde était devenu un vaste bordel ou tout le monde cherchait refuge vers ce qu’il restait de l’Europe, ce qui irritait quelques peu les fous furieux du reste de la planète qui c’était plus ou moins mis d’accord pour aller apprendre à vivre (ou à mourir) aux habitants du vieux continent qui depuis le Moyen Âge leur donnait des leçons.

Histoire de sauvegarder l’héritage européen, les quelques États membres restants avaient décidé de se réunir sous une même bannière et le parlement avait massivement voté pour la mise en commun des moyens militaires.
Des frégates, des cuirassés, des sous-marins avaient été construits. Et le projet d’un immense porte avions nucléaire avait vu le jour.

Aujourd’hui il était prêt pour l’inauguration. Cette après-midi tout le gratin de la politique accompagnerait le président Macron qui, aprés avoir été élu en France,  gouvernait la « Nouvelle Europe » depuis 40 ans
À 14 heures, l’hélicoptère médicalisé du « Petit Jupiter des Peuples » comme l’appelaient affectueusement les Européens, se poserait sur le pont du Merkel. Le président ferait un discours et appuierait sur le bouton de démarrage de la machinerie.

La semaine dernière Lucien avec son tact et sa délicatesse habituelle avait sorti « Elle aura attendu longtemps que Macron lui grimpe dessus la Merkel, Mais finalement c’est arrivé » puis il avait éclaté de rire.
C’était le genre de blague à la fois politique et graveleuse qu’on ne pouvait faire que seuls au comptoir. Ailleurs c’était risquer la lapidation dans un stades par les milices de la secte des Charlistes dont la devise était « On doit rire de tout sauf de tout ».
Faut pas déconner avec ça, en Europe depuis 10 ans le Charlisme était la religion d’État.

la sonnette de la porte tintinnabula et je vis que mon premier client était la dernière personne que je m’attendais à croiser : Le commandant Molinas.

Molinas était une légende, il avait parcouru le Monde pendant 40 ans en dirigeant des actions de maintien de la paix, vaste programme, mais surtout il était depuis sa mise en chantier le capitaine du Merkel. Il était vieux, mais avec une stature imposante et une incroyable capacité à mettre à l’aise les personnes qu’il croisait.
Depuis 10 ans Il passait régulièrement la porte de la civette accompagnant au choix un groupe d’ingénieurs, de militaires de tous grades ,ou même d’ouvriers. Il avait même parfois traîné dans mon troquet des huiles venues de Bruxelles ou Strasbourg pour échanger quelques mots autour d’un verre.
À tous ceux qui lui demandaient comment une arme de destruction massive comme le Merkel pourrait préserver la pais, il répondait : « vous verrez » en souriant d’un air triste.

Un soir ou il était resté tard et ou la civette était vide je lui avais demandé pourquoi il passait son temps à rassurer des personnes de statuts et d’horizon si différents.
Il avait planté ses yeux bleus passés dans les miens et m’avait dit : « Jacques le monde est chaque jour un peu plus dingue. Tous ces gens essayent vivent un paradoxe, ils gagnent leur vie en construisant la plus grosse des machines de mort jamais construite. Ils ont besoin de croire qu’il y a au moins une personne qui y comprends quelque chose pour les rassurer »
— Et vous y comprenez réellement quelque chose ? j’avais demandé.
— Je comprends que ce serait bien que cette folie s’arrête bientôt.
il avait posé son verre sur le bar et il était sorti.

— Salut commandant ! j’ai dit. Vous n’êtes pas sur le bateau ce matin ?
— J’en descends Jacques, j’y suis depuis trois jours, et là c’est la folie, le chef du protocole, les attachés de presse de la commission, les équipes de journalistes tout ce beau monde est sur le pont pour préparer les discours. J’avais besoin de calme, je me suis dit que ça valait le coup de venir prendre un dernier café avec vous !
Je me tournais vers la machine, je lui fis un expresso.
— Donc ça y est, il est prêt
— Oui, dit il. Il avait l’air las. Tout est prêts pour que la vielle Europe vienne a son tour fanfaronner dans le cœur guerrier des nations. Il avait son regard triste.
— Bon les gens vont se sentir en sécurité je pense, du moins pour un temps
— À nouveau son regard bleu se planta dans mes yeux.
— Dites-moi Jacques vous vous sentez en sécurité avec tous ces machins explosifs à deux pas de chez vous ?
— Non, pas du tout, mais on va peut-être moins entendre tous ces va-t-en-guerre, maintenant qu’ils ont leur machine, ils vont peut-être se calmer.
— Oui, je pense qu’ils vont se calmer. Le Merkel et l’outil idéal pour en finir avec les guerres
Il finit son café et sorti son portefeuille
— Non c’est pour moi j’ai dit, c’est votre grand jour !
— Merci dit-il et il se retourna vers la porte
— Bon courage pour la suite
— Ça va aller ce ne sera plus long. il retourna vers les quais.

Vers 7 heures quelques gars du chantier passèrent la porte, c’était la fin d’un long projet, les constructeurs avaient fini leur travail c’était à présent aux guerriers de faire leur œuvre.

Il y avait peu de monde, les ouvriers avaient pris un congé pour voir l’inauguration depuis les quais ou pour la regarder sur leur télé.

À partir de 10 heures la civette était presque vide, quelques badauds étaient en terrasse à observer le navire en buvant un café.

Je m’assis prés de la fenêtre regardant le ballet des hélicoptères qui amenait les officiels sur le navire

A 14 heures Lucien passa la porte :

— Il n’y a plus un chat ! me dit-il . Ils doivent tous être en train de regarder la retransmission télévisée.
Et il alluma le poste, sur l’écran on voyait le vieux président installé à un pupitre il faisait un discours en langage inclusif à l’attention des millions d’européens qui suivaient en direct la renaissance de la puissance nucléaire du continent.

À ses côtés se tenait Molinas en costume de parade l’air grave.

« Mes cher·e·s ami·e·s, aujourd’hui nous allons pouvoir montrer au monde qu’on ne s’en prend pas impunément au grand continent qu’est l’Europe. En appuyant sur ce bouton je vais donner vie au plus grand espoir de la paix en votre nom à tou·te·s. »

Cependant que son vieux doigt tremblant s’approchait du bouton,sur les lèvres de Molinas se dessinait un sourire triste.

Tout ce qu’il avait dit toutes ces années prenait un sens nouveau.

— Merde ! Dis-je

Mon regard alla de l’écran a la fenêtre, puis revint à l’écran.
Le président appuya sur le bouton, on entendit un déclic dans le haut parleur du téléviseur

À la fenêtre un éclair aveuglant apparu.
Un bruit incroyable déchira mes tympans.
Puis une chaleur aussi brève qu’infernale m’emporta dans un souffle.

Dans un bunker sur les hauteurs de la rade une webcam filma la disparition instantanée du Merkel, de la ville et d’une grande partie du Sud de la France. Une batterie de capteurs enregistrèrent la puissance de la déflagration, le pic de chaleur et le taux anormal de radiations.

Tout fut transmit sur le réseau sécurisé des armées. Puis le bunker fut soufflé.

Dans le bunker du chef des armées européennes, au cœur des Ardennes, il n’y avait qu’un super ordinateur dont la tache était d’analyser les situations de crise,
toute l’équipe de l’état-major était sur le pont du Merkel au moment où il se vaporisa.
Face aux tensions des derniers mois l’intelligence artificielle déduit que n’importe lequel des potentiels adversaires de l’Europe pouvait être coupable.
Et comme selon les préceptes bienveillants du Charlisme, l’IA savait que « si c’est n’importe qui alors tout le monde est coupable », elle émit un signal.

Quelques secondes après, du plateau de Saint Christol aux conforts de l’Oural et dans tous les sous-marins de la défense européenne répartis autour du globe, des trappes de silos à missiles s’ouvrirent, et des missiles à longue portée prirent leur envol.

20 minutes plus tard, partout, aux USA, en Corée, en Iran, en Chine en Russie, en Israël, En Turquie et dans certaines régions autonomes du Royaume-Uni d’autres silos firent de même.

Une heure plus tard Molinas avait tenu sa promesse : le monde était en paix


La BO de Jacques :

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