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Luna

Temps de lecture : environ 8 minutes

Le soir où ils avaient décidé de quitter Rennes pour s’installer à la campagne, Julien lui avait dit.

— de toute façon pour moi ça ne change rien je peux bosser n’importe où ! et il avait rajouté. En plus le soir tu pourras regarder les étoiles sans les lumières parasites de la ville, tu m’as toujours dit que tu aimerais prendre à nouveau du temps comme tu le faisais avec ton père quand tu étais gosse.

Et elle avait dit oui.

Ce qu’ils avaient oublié en disant cela c’est que parfois les « n’importe où » ressemblent plutôt à des « au milieu de nulle part ».

Et c'est comme çà qu’ils avaient choisi de s’installer à Fraez ar Bed, à une heure et demi de train de Rennes. Un village médiéval pittoresque qui chaque été attirait des milliers de touristes, mais ou il ne se passait pas grand chose hors saison.

L’autre chose qu’il avait oublié, c’est que quand on est un jeune acteur de théâtre, s’éloigner de la ville c’est quand même risquer de louper quelques opportunités de spectacles.

Luna, pour sa part, lui avait dit qu’elle garderait son job à Rennes, le temps qu’ils se fassent leur place, et qu’en attendant elle prendrait le train pour aller bosser.

C’était il y a deux ans.

Entre temps Julien avait bien compris que professionnellement il allait falloir qu’il s’adapte. Alors, Quand l’été était venu, il avait eu une idée qu’il avait proposée à « l’Office de tourisme du pays des landes de Fraez ar Bed », organiser des visites historiques du village, en costume traditionnel en se présentant comme un « barde breton » chacune de ses balades contées était l’occasion de raconter aux touristes, des histoires locales, de citer des poètes qui avaient (ou aurait pu) parcourir les rues de la ville au Moyen Âge. Il citait Ronsard, Rabelais, Villon, et plein d’autres poètes ou bardes breton (réels ou fictifs). Il mélangeait des histoires tirées de Tristan et Iseut et des légendes bretonnes, il avait eu un certain succès ce qui lui avait permis à la rentrer de lancer un petit cours de théâtre à la maison des associations.
Il y avait certes de quoi l’occuper un peu, mais pas de quoi les faire vivre tous les deux.

Luna avait donc gardé son job à Rennes « pour faire bouillir la marmite »

Chaque matin à 5 heures, elle se levait, se préparait, passait la porte en faisant le moins de bruit possible pour ne pas réveiller Julien, parcourait à pied les deux kilomètres qui l’amenait à la gare, attendait sur le quai l’arrivée du TER. Puis une heure et demie plus tard elle descendait Rennes, courait pour attraper un bus, se rendait à son bureau ou elle assurait le rôle de directrice financière.

Parfois, elle devait rester pour une réunion tardive, alors elle allait squatter le canapé de sa cousine Anne qui était étudiante (du moins jusqu’à ce que cette dernière se mette en couple), ou elle réservait un hôtel pour la nuit.

Mais la plus part du temps, elle courait jusqu’à la gare pour ne pas manquer le train de 18H30. Qui la ramenait chez elle aux environ de 20 heures.

Au fil du temps, Julien c’était fait une place au village et dans les environs : il était un peu le symbole de ces citadins qui vont refaire leur vie à la campagne en quête « d’authenticité ». Il allait à la rencontre des agriculteurs bios, il servait de « prétexte culturel » aux élus de la Communauté de commune des landes de Fraez ar Bed (CCLFB), et surtout passait une grande partie de ses journées à traîner au café pour fraterniser avec les vieux autochtones « histoire de glaner des histoires locales ».

Bref il était débordé

Et souvent quand Luna passait la porte de la maison, il n’était pas encore rentré, occupé qu’il était à donner un cours de théâtre , à participer à une réunion, ou Dieu sait quoi.

Elle attendait les week-ends avec impatience pour retrouver Julien. Le samedi, c’était leur jour : le matin, il allaient ensemble faire le marché sur la place de Fraez Ar Bed, par contre il la laissait seule se rendre à la supérette déjà parce que c’était « contre ses principes d’engraisser les marques et la grande distribution », mais aussi par ce qu’il devait préparer ses cours de l’aprés-midi.

Luna avait donc du temps pour faire la lessive et un peu de ménage. Le soir elle le rejoignait au bar, ou il l’attendait depuis deux heures avec ses élèves pour prendre l’apéro.

Quand elle se sentait fatiguée du bruit des conversations, elle se levait posait un baiser sur la joue de Julien, et lui disait « je vais sur la lande, regarder les étoiles ». Parfois il lui disait « prends garde de ne pas croiser de korrigans, ils font parfois des farces aux voyageurs qui veulent voir exaucer leurs vœux ».

Elle repassait par chez elle, prenait son télescope, s’engageait sur la lande et regardait le ciel en se rappelant les noms des étoiles et des constellations que lui avait apprises son père.
Jamais elle ne voyait de korrigan, jamais non plus elle ne voyait personne, on traîne rarement sur la lande la nuit en pays bas breton.

Le dimanche pendant que Julien faisait une grasse matinée qui se prolongeait jusqu’à tard dans l’après-midi, elle se gavait de documentaires sur l’espace piochés sur Netflix ou Nat géo.

Puis revenaient les jours de semaine… avec leurs trois heures de train.

Il y avait ces trains des matins de printemps et d’automne, dont le trajet accompagnait le lever du soleil qui colorait le ciel de magnifiques couleurs flamboyantes.

Il y avait les matins de l’été, ou dès l’aube on étouffait dans le wagon, et ou elle arrivait à Rennes épuisée avant même d’avoir commencé sa journée.

Et il y avait aussi les trains des mois d’hiver, les pires à son goût, le matin il faisait nuit noire quand elle partait, et quand le soir elle rentrait il faisait nuit aussi. Pour elle Fraez Ar Bed en hiver était un peu comme ces villes au dessus du cercle polaire qui ne voient jamais le jour.

Justement c’était un matin d’hiver et un vent glacial soufflait.
Pas un nuage dans le ciel, et un début de croissant de lune.
Ça faisait quatre jours qu’elle n’avait fait que croiser Julien, elle se sentait seule, et cela de plus en plus souvent.
Sur le chemin de la gare, les arbres ployaient sous la tempête.
Sur le quai, elle était seule. Le train entra en gare s’immobilisa. Devant elle, les portes s’ouvrirent sur un wagon désert, elle les passa et s’assit.
Les portes se refermèrent avec une sonnerie, le train s’élançât. Une fois sorti de la gare de Fraez Ar Bed  il n’y avait que le noir.

Autour d’elle, elle savait qu’il y avait la lande  dont Julien, dans ses contes, disait qu’elle était peuplée de Korrigans qui attendaient les voyageurs pour leur jouer des tours.

Et au-dessus d’elle un ciel immense et des milliards d’étoiles qui la faisait se sentir petite, et tellement seule et perdue.
Pendant plus de 20 minutes, il n’y aurait rien que le noir. Ni la lueur d’une ferme, ni celle d’un village. Elle était seule dans le wagon avec le bruit des moteurs électriques, et celui de la tempête . Elle était seule avec les ténèbres à perte de vue.
Elle avait l’impression d’être la dernière humaine au monde.

Déjà petite quand elle allait scruter le ciel avec son père, elle se laissait happer par ce sentiment de solitude face à l’immensité de l’univers. Elle frissonnait.

Et soudain elle sentait la main de son père sur son épaule et il disait : « n’ai pas peur je suis là, je t’attends ». Elle s’arrachait à l’immensité de l’espace et le regardait sourire, elle se blottissait contre lui et oubliait son sentiment de solitude.

Mais il était parti, loin « je vais dans la Nébuleuse du Crabe » lui avait-il dit quelques jours avant de mourir. Leur dernière blague d’astronomes. Après il n’avait plus eu la force de sourire.

Depuis elle se sentait seule souvent , et de plus en plus depuis quelques mois.

Elle se prenait parfois, pendant ses voyages en train, à rêver, qu’une fois arrivée à Rennes elle ne descendrait pas, que le train redémarrerait, et l’amènerait plus loin. Peut-être, la conduirait elle jusqu’à Paris, Peut être plus loin encore, qui sait, Bruxelles, Berlin, Moscou peut-être, au bout du monde, ou plus loin encore.

Deux mots s’imprimèrent dans son esprit « Peu importe » et une idée germa dans sa tête. « Peu importe la destination, je veux aller là ou quelqu’un m’attend ».
Elle voulait que quelqu’un l’attende, quelque part, et elle comprenait une chose, rien ni personne ne l’attendait à Fraez Ar Bed.
La tempête redoubla. Autour du train la bientôt la lande ferait place à la forêt dont les arbres, immenses et centenaires masqueraient de leurs cimes la lune et les étoiles.
Elle contempla le ciel en s’efforçant de distinguer les constellations. Alors que le train, s’apprêtait à quitter la lande pour entrer dans la forêt, une étoile filante apparu fugitivement.
Elle fit un vœu « je veux aller là ou quelqu’un m’attend ».

et il ne se passa rien.

Du moins dans un premier temps.

Tout à coup elle n’entendit plus un bruit. Le fracas des moteurs du train et celui de la tempête interrompirent.

Tout était silencieux.

Et le paysage à la fenêtre changeât aussi.

Elle ne vit pas les arbres de la forêt, Le ciel semblait se rapprocher, et c’était effectivement le cas, on aurait dit que le wagon décollait comme une fusée, qu’il s’élançait à toute vitesse dans le ciel étoilé.

En un instant à sa gauche apparut une immense sphère grêlée de trous : La lune

Le wagon accélérait : Mars, Jupiter, Sature, Uranus, Neptune, défilaient comme auraient défilé des gares le long de la voie.

Tout accélérait encore. Des étoiles et des galaxies se succédaient à une vitesse irréelle. Son wagon traversait l’espace. Bientôt, la lumière des étoiles ne fixait plus des points mais semblait tracer des lignes.

Elle se croyait dans cauchemar, elle se voyait sombrer dans la folie, la panique la saisit et elle allait hurler pour essayer de se réveiller.

Quand, tout à coup elle entendit une voix qui semblait venir de partout, une voix douce, une voix grave et apaisante qui disait : « viens, n’aie pas peur je t’attends ».

Instantanément elle se calma et sourit.

Le train semblait ralentir, peu à peu les traits de lumière redevinrent des points,
plus le train ralentissait, plus elle voyait des choses. Face à elle il y eut un vieux soleil, des planètes ; dont une aux reflets verts et bleus.

Le train semblait se diriger droit sur elle.

Soudain, la silhouette d’un énorme objet apparu dans son champ de vision, on aurait dit l’une de ces immenses stations spatiales comme on en voyait dans les films de science-fiction.

des dizaines de vaisseaux spatiaux, et son train se dirigeaient vers elle.

Et la voix à nouveau lui parla « n’aie pas peur, je t’attends sur le quai. ».

Le train s’immobilisa, les portes s’ouvrirent, elle descendit.

Sur le quai il y avait des millions de voyageurs, de toutes couleurs de toutes formes, certains plus ou moins humanoïdes, d’autres plus exotiques, d’autres enfin, dont les couleurs, les formes et les mouvements semblaient être un pied de nez aux règles les plus établies de la biologie et du bon sens.

Ils s’interpellaient dans des langues et des phonèmes qu’elle ne comprenait pas, pourtant elle se sentait à sa place.

Il apparut face à elle. Elle ne pensait plus jamais le revoir mais, il était là.

— Je t’attendais, dit il en ouvrant ses bras, ici on voit de bien belles étoiles !

elle se blottit contre lui, et le sera dans ses bras.

— Je t’aime papa. dit-elle.

En Bretagne, là ou la lande de Fraez ar Bed croise la forêt de Coat an Kuzh deux korrigans discutaient
— Alors là question vœux, t’as fait fort Dédé dit le premier.
— Que veux tu Yann, on doit toujours exaucer les voyageurs c’est la règle. C’est un boulot de merde, mais c’est le nôtre.

À leurs pieds, au fond du vallon, gisaient les débris d’un TER qui avait croisé un chêne millénaire tombé sur la voie à cause de la tempête.


La BO de Luna :

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