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Alice

Temps de lecture : environ 6 minutes

Elle ouvrit les yeux, il faisait froid. Elle se demanda quel jour on était. Samedi ? Dimanche ? Lundi déjà ?
Elle glissa sa main dans son sac de couchage pour y prendre son smartphone, il était 7 heures du mat, samedi.

Elle laissa son regard errer dans la pièce. Autour d’elle ils devaient être une petite vingtaine pelotonnés dans leurs sacs de couchages ou serrés dans leurs manteaux, endormis ou somnolant, en couple se tenant la main, ou en groupes disparates dans ce vieux dortoir militaire en ruine.

Au mur des tags et des graffs, des messages oscillants entre le no future et le flower power.

Dans l’ancienne cheminée, vestige du début du siècle précédent, quelques tisons rougeoyaient encore, mais comme personne n’avait alimenté le feu il faisait un froid de loup.

C’était un de ces week-ends de mars, Elle était arrivée vendredi dans la nuit dans une camionnette avec une dizaine d’autres ados et jeunes adultes. Ils s’étaient retrouvés sur un parking de supermarché aux environs de Bourges, ils avaient roulé pendant deux heures en prenant des petits chemins, pour éviter les flics. Guidés en cela par des messages sur leur smartphones et par des conseils à la CB. Ils s’étaient garés sur un parking en lisière de forêt, et s’étaient enfoncés à pied dans un sentier.
De temps en temps, ils croisaient un guetteur, ils échangeaient quelques mots, il leur montrait une direction, et ils reprenaient leur trek nocturne.

Finalement ils se trouvèrent face à un grillage sur lequel un panneau indiquait : « terrain militaire, défense d’entrer ». Ils se glissèrent dans un trou dans la clôture, marchèrent encore 200 mètres, et du haut d’un vallon découvrirent et entendirent les sounds systems.

En contrebas il y avait des murs d’enceintes qui crachaient des basses et des rythmes saccadés.

La free party avait pris possession pour un week-end d’un terrain militaire désaffecté.

Pendant deux jours et deux nuit plus d’un millier de jeunes danseraient, s’amuseraient et referaient le monde. Si les flics ne venaient pas les déloger avant.
Alice et ses compagnons de voyage entrèrent dans la fête, et s’égayèrent ; qui à la recherche de ses amis, qui à la recherche de son DJ qui à la recherche de son dealer… Ils exploraient.

Après elle se souvenait avoir dansé (beaucoup), bu (un peu), pris une petite capsule bleu (une seule ?) et dansé encore. Elle se souvenait aussi d’être tombé d’épuisement de s’être repliée vers les anciens baraquements, et de s’être glissée dans son sac de couchage.

Elle avait écouté les son de la techno Hardcore qui ne s’arrêtait jamais. Quelques secondes après, elle s’était endormie.

Les DJ se relayaient derrière les platines, les pads et les samplers, le son avait pulsé toute la nuit. Elle se leva, enfila son blouson et alla se planter à la fenêtre.

Dehors certains dansaient d’autres se rapprochaient pour trouver un lieu où dormir. Elle sorti, il était temps de laisser la place.

Elle alla s’asseoir contre un arbre au coin de la clairière fouilla dans sa poche et en sorti une petite gélule bleu qu’elle avala.

Elle regarda les messages sur son portable.

Sur le Telegram de la free, elle voyait les messages des guetteurs : Les flics avaient intercepté le camion d’un sound system sur l’autoroute, mais ils avaient cessé de tourner sur les chemins autour du camp militaire. Ils s’étaient rassemblés dans un village à côté et apparemment s’organisaient pour venir les déloger. Mais ils avaient encore le temps.

Il y avait aussi une série de SMS de sa mère.

Elle se faisait du souci, elle voulait savoir si elle allait bien, si elle n’avait pas pris de drogue, Si elle n’avait pas couché avec un garçon, et si malgré tout elle l’avait fait, si elle avait pris des « précautions ».

Enfin, elle rajoutait qu’elle aurait mieux fait de venir passer le Week-end à la maison plutôt que de passer son week-end avec « sa bande de Hippies ».

Alice sourit (jaune), elle se rappela du lundi précédent.

Une notification Telegram lui avait annoncé la free. Elle avait commencé à suivre le fil pour être sure de ne louper aucune infos.

Elle avait aussi appelé sa mère.

— Salut, je ne rentre pas ce week-end.

— Ha ? Pourquoi ? On sentait la réprobation dans sa voix.

— Je vais a une free près de Bourges.

— Encore une de fête de squatteurs à la con! Tu serais mieux à la maison à bosser tes partiels.

— Maman, je bosse, je bosse même beaucoup, j’ai besoin de décompresser, me vider la tête.

— A t’écouter on dirait que tu as une vie difficile, tu connais pas ta chance, quand j’avais ton age, ton imbécile de père m’avait plaquée, j’ai dû arrêter mes études et trouver un boulot pour pouvoir t’éduquer. Tu crois que j’avais le temps de décompresser moi. Je bossais tout le temps, et je m’occupais de toi. J’ai pas envie que tu fasses de conneries.

— …

Qu’aurait-elle pu répondre ? Quand sa mère démarrait on ne l’arrêtait plus.

— Tu sais comment on nous appelait ? Dit sa mère : la génération sacrifiée, coincée entre les baby-boomers, qui nous ont laissé la merde après leurs « 30 glorieuses » et essayant de faire un monde meilleur pour vous. Et tout ce que vous en faites, c’est aller squatter des lieux improbables pour danser et vous droguer. Inconsciente va !

Et elle raccrocha.

Alice ne rappela pas, mais bien entendu toute la semaine elle avait reçu des messages de sa mère lui demandant si elle avait changé d’avis.

Elle n’avait pas changé d’avis. Elle était là.

Avec son téléphone en main en repensant à la fameuse « la génération sacrifiée » que sa mère et tous les vieux des années 80 prenaient plaisir à leur ressortir quand ils étaient acculés.

Ils avaient été « les premiers » qui avait pris « conscience » de la « déliquescence du monde ». Ils avaient porté les causes internationales, l’écologie, la sauvegarde de la terre et des océans. Ils avaient vécu les années Sida, et la naissance du web. Ils avaient connu le Bug de l’an 2000 et ils avaient baisé comme des lapins pour créer une foule d’enfants du millénaire.

Des enfants qu’ils avaient éduqués, dans un monde incertain nourri à la peur : la peur du réchauffement climatique, la peur du terrorisme de l’après 11 septembre, la peur du changement.

Des enfants qu’ils avaient aussi éduqués dans la « raison » un monde ou on ne devait pas fumer, où on devait recycler ses déchets (sans se tromper entre les poubelles, grises, vertes, bleues, jaunes, ou marrons) ou on devait être politiquement correct à chaque instant ou l’on devait défendre le droit de rire de tout, mais ne jamais rire de rien ou personne.

Un monde droit, juste responsable et aseptisé, un monde sans folie, à l’avenir funeste.

Sa mère et tous les vieux s’interrogeaient-ils parfois sur ce que ressentaient leurs enfants ? S’étaient-ils rendu compte, que pour eux, qui étaient arrivés après la dernière fête des humains conquérants. Il n’y avait plus comme horizons que d’expier l’égo surdimensionné de leurs parents, de leurs grands parents, et de leurs arrières grand parents.

Ils étaient la génération post industrielle ceux qui de leur vivant verraient sans doute, la fin des glaciers, des océans, la montée des eaux et le développement des déserts. Ils connaîtraient les migrations climatiques, la disparition de pays aux noms exotiques, qui feraient les guerres pour la survie de l’espèce.

Ils étaient ceux qui paieraient le tribut des excès à la terre nourricière. Ils étaient les naïfs à qui on aurait fait croire que choisir la bonne poubelle sauverait le monde.

Elle sourit de la vacuité des hommes.

Elle sourit des inquiétudes de sa mère qui ne comprenait pas.

Elle se leva et caressa l’écorce du tronc, elle percevait sa force, et sa puissance, elle imaginait ses racines s’enfonçant au fond du sol, elle savait qu’il serait sans doute encore là quand les humains ne seraient plus.

Et elle savait que ce serait sans doute bientôt.

Elle avait besoin d’oublier. Une fois encore elle fouilla dans sa poche. Elle en sortit un petit cachet vert avec un smiley jaune dessiné dessus qui semblait la narguer.

Elle l’avala.

le percevait les vibrations des basses du sound system.

Elle oublia sa mère et tous les parents du monde.

Elle oublia les années noires que marâtre nature promettait aux humains.

Elle oublia le passé et oublia le futur.

Elle se laissa porter par la musique et s’avança dans la clairière.

Elle commença à danser comme un shaman.

Se laissant porter par les basses et les échos électroniques.

Les harmoniques sursaturées de la techno, l’enveloppaient la dissolvait dans le cœur des vibrations telluriques.

Elle était hors du temps sans futur, sans passé, Il n’y avait plus ni parents, ni enfants. Il n’y avait plus de prédécesseurs, il n’y avait plus de suivants.

Elle était l’instant, elle était l’oubli.

Elle était la danse.

Elle devenait les notes, et le rythme et le mouvement.

Quand les flics déboulèrent et commencèrent à envoyer des gaz lacrymogènes et à abattre leurs matraques.

Elle dansait encore

 


La BO de Alice :

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