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L’onde • Partie 2 • Murielle et Nicolas

Temps de lecture : environ 5 minutes

Illustration nouvelle L'onde -un regard à la fenetre

— J’comprends bien c’que vous voulez m’dire ma sœur, mais qu’est-ce que j’ai à y gagner moi à vous signer vot' permis d’construire pour l’agrandissement de vot' maison des p'tis vieux et vot' HLM ?

Sœur Murielle regardait Nicolas Kersoisic, le maire de Bran, assit en face d’elle. Le petit homme s’agitait. Il était perpétuellement en mouvement, accompagnant son débit de paroles, d’une rapidité de mitrailleuse, de grands moulinets de bras. Il semblait essayer d’occuper tout l’espace visuel et sonore. Un peu comme ces animaux sauvages, qui se sentant en danger, essayent d’effrayer leur agresseur en se donnant un aspect redoutable. Elle décida donc de reformuler calmement son projet.

— Je suis arrivée il y a 6 mois à la demande de la communauté des sœurs du Sacré Cœur de Fraez ar Bed pour diriger la maison de retraite. Ça fait bientôt 50 ans que nous accueillons les personnes âgées de l’île pour qu’elles n’aient pas à s’exiler sur le continent.

D’un autre côté nous recevons de plus en plus de demandes des familles qui ont des maisons de vacances ici, pour accueillir leurs parents. Nous ne pouvons pas accepter par manque de place. Voilà pourquoi je veux construire une extension qui nous permettrait d’accueillir une quarantaine de personnes de plus.

— OK, concéda le maire puis il reprit. Mais moi… euh… les habitants de Bran y gagnent quoi ?

Même avant le lapsus du maire, Sœur Murielle avait bien compris que si elle voulait le convaincre il lui fallait lui montre les avantages personnels qu’il pouvait y trouver. Kersoisic aimait le pouvoir et l’argent. Ce qu’il cherchait, c’était de satisfaire son égo et son ambition dévorante. En 1977 ce jeune homme de 25 ans avait remporté les municipales avec de 80 % des voix, et il voyait dans l’île un tremplin pour son avenir politique.

Sur Bran, on entendait souvent dire qu’il devait son élection à l’influence de son père, le patron de la compagnie maritime qui gérait les navettes avec le continent. Mais Nicolas Kersoisic avait réussi à se convaincre que c’était son talent politique qui avait fait sa réussite.

Sœur Murielle choisit donc de le caresser dans le sens du poil et de lui énumérer les avantages.

— Vous allez sans doute me trouver un peu cynique, mais réfléchissez : de plus en plus de parisiens achètent des maisons sur l’île. Si nous décidons d’accueillir leurs anciens, ces familles, souvent aisées, se sentiront obligées de venir plus souvent.

Ils consommeront plus ce sera bon pour l’économie et pour l’emploi. Quand ils repartiront à Paris, ils parleront de Bran, de sa qualité d’accueil et cela pourra amener de nouveaux acheteurs pour les maisons de l’île.

Sur les lèvres de Kersoisic apparu un sourire gourmand, sans doute voyait-il à la fois se dessiner une augmentation du nombre de passagers sur ses bateaux, et la satisfaction de ses administrés qui réaliseraient des plus-values immobilières à l’aube des élections de 1983.

— J’comprends ma sœur, si vous n’étiez pas religieuse, j’vous dirais bien qu’vous êtes démoniaque en affaires. Mais ça ne m’explique pas pourquoi vous voulez construire des HLM ! Où qu’vous croyez que j’vais trouver des sous ? Et puis j’veux pas attirer tous les romanos chez mo… euh… sur l’île.

— Je ne vous ai pas demandé de financer quoi que ce soit, dit la religieuse. Je veux seulement ajouter dix petites maisons de trois appartements chacune. Voyez, si le marché immobilier se développe, cela implique une augmentation des prix et des loyers. Si certains habitants de l’île n’ont plus les moyens de se loger, ils partiront sur le continent. La population permanente de l’île va baisser, les commerces fermeront et ça risque au bout d’un moment de faire fuir les touristes…

Elle fit une pause le temps de lui laisser s’imaginer la situation, puis elle ajouta.

— Je ne suis pas sûre qu’une récession économique après un boum de l’immobilier soit bien vécu par nos concitoyens.

A nouveau une pause, puis elle reprit.

— L’autre raison est plus égoïste, j’ai besoin de personnel et il va falloir qu’ils puissent trouver à se loger à des tarifs abordables. C’est pour ça que la communauté financera les constructions. Si vous voulez. La commune percevrait une partie des loyers ce qui vous permettrait de financer des projets sociaux.

Nicolas Kersoisic réfléchi. En cinq minutes on venait de lui annoncer du développement économique, un potentiel enrichissement de la société familiale et la création d’un programme social au profit de la population entièrement pris en charge. Il ne savait plus si la sœur était un démon tentateur ou un ange gardien, mais il se dit que face à autant d’opportunités il pouvait tenter un coup de poker. Il était joueur et tenta le tout pour le tout.

— J’vois bien tout l’intérêt d’agrandir vot' la maison de retraite mais, plus d’habitants, plus de vieux, va falloir les soigner tous ces gens ! Et vous n’avez même plus de médecin !

— C’est vrai en augmentant la taille de notre établissement nous aurons besoin de recruter de nouvelles infirmières et un médecin.

— Oui pour les vieux c’est bien, mais moi j’me retrouve avec une trentaine de famille en plus et sur l’île not' vieux docteur il est plus très frais et il commence à avoir du mal à répondre aux besoins de tous les habitants. J’me disais qu’on a une vieille maison au village et l’opposition me tanne pour qu’on en fasse une « maison municipale de la santé », si vot' médecin pouvait y faire des permanences une ou deux fois par semaine se serait bien.

Sœur Murielle le trouvait gonflé, mais il n’avait pas tort. Si un médecin rejoignait l’équipe de la maison de retraite, on pourrait lui détacher du temps au profit des habitants. Il ne fallait cependant pas lui donner l’impression qu’elle cédait trop vite.

— Oui ce serait envisageable. En revanche, si vous faites une « maison municipale de la santé » pourquoi ne pas y organiser aussi des permanences de médecins spécialistes ? On les ferait venir du continent : des dentistes, des gynécologues, des pédiatres des ophtalmo… je ne doute pas qu’avec votre capacité à convaincre et avec le soucis que vous avez du bien êtres des habitants de Bran, vous arriviez à organiser ça.

— Mais c’est une très bonne idée ça ma sœur, d’ailleurs je l’avais eue et avec la meute de vieux souffreteux qu’vous m’ramenez c’est l’occasion d’le faire.

— Je ne doutais pas que votre envie servir la population ne vous ait inspiré un projet aussi charitable.

— Comment pourrais-je ne pas accéder aux demandes d’une sainte femme comme vous ? dit-il avec un sourire carnassier. Je vais faire accélérer le dossier de votre permis de construire. Vous savez faire naître chez vos interlocuteurs un sentiment sincère de charité.

— Merci monsieur le Maire.

Le lendemain soir trois points furent rajoutés à l’ordre du jour :

La signature d’un permis de construire pour le projet immobilier de la communauté des sœurs du sacré cœur de Fraez ar Bed

La mise en place d’une convention tripartite entre la maison de retraite, la commune et l’hôpital de la côte pour une « maison municipale de la santé ».

La modification du plan d’occupation des sols pour que 50 % des terres agricoles de la propriété familiale de la famille Kersoisic devienne constructible.

Car il est bien connu que charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

A suivre...


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