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L’onde • Partie 4 • Élise et Antonia

Temps de lecture : environ 5 minutes

L'onde nouvelle par épisodeQuand elle sortit de la douche Élise se sentait mieux. Certes, elle avait fait un rêve qui l’avait renvoyé dans les bras de Yann 20 ans plus tôt, mais ce n’était qu’un rêve.

Entre temps elle avait fui Bran, étudié la médecine, parcouru le monde pour soigner des milliers de personnes, avant de revenir il y a quelques mois à la demande de sœur Murielle. Quant à Yann il avait la vie simple qu’il avait toujours voulue : Il était pêcheur, avait une vie de couple sans histoire et les quelques fois où ils s’étaient rencontrés, il ne semblait plus avoir pour elle les sentiments de leur adolescence.

Pourtant, son rêve l’avait troublée.

Élise s’engagea dans l’escalier de service. Elle avait beaucoup à faire aujourd’hui, C’était sa journée de consultations à la maison de santé.

Quand elle arriva au premier étage, elle vit filtrer de la lumière sous la porte de madame de Kervarec, l’une des résidentes de la maison. Élise s’arrêta. C’était assez inhabituel, la vieille dame n’avait aucun problème de sommeil ou de santé, malgré ses quatre-vingt-dix ans, et elle faisait preuve d’un dynamisme et d’une bonne humeur communicative au sein de la maison.

En tant que médecin, Élise était attentive à tous les détails du quotidien qui pouvaient montrer un trouble chez ses patients vieillissants. La perte de sommeil, un brusque changement d’humeur, étaient autant de détails qui pouvaient être le signe d’une pathologie bien plus grave chez un patient âgé. Elle s’engagea dans le couloir et tapa doucement à la porte.

« Entrez ! » lui répondit une voix éraillée.

Elle ouvrit la porte. Madame de Kervarec était installée dans un petit fauteuil devant la fenêtre ouverte. Dans le lointain, le soleil venait de dépasser la ligne d’horizon et on voyait un petit bateau de pêche entrer dans le port. Une pensée traversa l’esprit d’Élise – C’est peut-être celui de Yann – mais elle revint tout de suite à sa patiente qui s’était tournée vers elle. Antonia de Kervarec avait pleuré, et Élise se sentit gênée de l’avoir surprise dans un moment de faiblesse. Elle enchaina rapidement.
— Bonjour, J’ai aperçu de la lumière, et je me suis demandé si tout allait bien ?
— C’est gentil docteur, lui répondit la vielle dame. Ne vous inquiétez pas. J’ai juste fait un mauvais rêve… Enfin pas vraiment un rêve, c’est plutôt un vieux souvenir désagréable qui s’est invité dans mon sommeil.

Antonia se tut un instant puis raconta. « C’était il y a une cinquantaine d’années, Le jour où je me suis fâchée avec mon frère. Pour une broutille, une question de principe… Nous avions à peine une quarantaine d’années et il avait perdu sa femme quelques mois plus tôt. Ce jour-là il était venu me voir et m’avait annoncé qu’il avait rencontré une femme… Plus jeune que lui bien sur… et qu’il voulait vivre avec elle.

A l’époque j’étais pleine de principes idiots, j’ai commencé à le traiter d’imbécile, d’inconscient, je lui ai sorti toutes ces phrases idiotes qu’on égraine comme un chapelet : « Mais tu n’as pas de cœur », « pense à la mémoire de ta femme », « que vont dire les gens ! ». Bien sur çà l’a énervé. Il m’a répondu : « Je me fous de tout ça : Je l’aime ! ». Bien sur j’ai dit de sa compagne qu’elle devait être intéressée par sa fortune plus que par lui. Vous savez, Toutes ces choses qu’on dit quand on pense vouloir le bien des siens alors qu’on ne pense qu’au jugement des autres.
À nouveau elle s’arrêta, et elle regarda Élise, les yeux baignés de larmes, puis elle dit:

— Je crois qu’il attendait de moi un accord, une bénédiction. Et j’ai fait exactement le contraire. Le ton montait à chacune de nos phrases, et bien sur, à un moment je lui ai dit : « Tu ne mettras plus jamais les pieds dans ma maison tant que tu t’obstineras à fréquenter cette poule ! ».

Il a répondu « D’accord ! » il a tourné les talons et il est parti. Nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole depuis, et vous savez ce qui est horrible et pathétique ?

— Vous allez me le dire. répondit Élise bien qu’elle se doutât de la suite.

— Ça fait cinquante ans qu’ils s’aiment, dit Antonia de Kervarec avec sourire triste. J’ai été une parfaite imbécile. Elle continuait à pleurer doucement.

Élise s’approcha d’elle, s’accroupit prés du fauteuil et entoura ses épaules de son bras.

— Ne soyez pas trop dure avec vous, on ne peut pas réécrire le passé. Et parfois des rêves viennent nous le rappeler. Ça nous arrive à tous.
— Vous devez dire ça à tout le monde docteur ! lui dit Antonia. Mais vous, le passé vous hante parfois ?
— Oui, lui dit Élise. Moi aussi un souvenir m’est revenu cette nuit justement, mais  il ne faut pas prêter trop d’attention aux rêves. Ils servent souvent de soupape pour nous libérer du stress du quotidien.

— Vous savez, avec ma vie trépidante de nonagénaire, on ne peut pas dire que le stress soit important, dit Antonia en reprenant son sourire. Merci d’être passé Docteur, ajouta-t-elle. Mais ne perdez pas trop de temps avec moi, je sais que vous avez à faire.

Élise se leva et quitta la petite chambre, elle était perturbée, ce souvenir fort qui avait réveillé la vieille dame faisait écho à son rêve du matin. Elle descendit, et arrivée au rez-de-chaussée se dirigea vers la cuisine pour prendre un café. Elle avait besoin de quelque chose de chaud et de fort pour se remettre de son trouble avant de partir pour la maison médicale.

Dans la cuisine, on commençait à s’agiter pour préparer les petits déjeuners des résidents. Élise salua la cuisinière et ses assistantes, se servit un mug de café et s’installa à la petite table près de la fenêtre où sœur Murielle était déjà installée.

—  Vous êtes matinale ma sœur, dit-elle avec un sourire. Vous aussi des rêves vous ont fait sortir du lit ?

La vieille religieuse lui sourit.

— Tu sais, à mon âge on dort peu, et on rêve encore moins. Je suis debout depuis trois heures, c’est beaucoup d’organisation, pour faire fonctionner cette maison. J’ai peu de temps pour les songes. Elle la regarda attentivement et Élise eut l’impression d’être scrutée aux rayons X.

— Tu as l’air d’avoir mal dormi, tu te fais du souci pour tes consultations ? Je t’en demande peut-être trop ? s’inquiéta-t-elle.
— Non, c’est juste un rêve bizarre qui m’a réveillée.

— Tu veux m’en parler ?

— Non ça ira ! dit Élise un peu trop précipitamment. Elle se voyait mal partager un rêve semi-érotique avec sa marraine qui de plus était bonne sœur. Elle sourit et se leva.

— Il faut que j’y aille, je dois préparer mes consultations.

— Passe une bonne journée, dit Murielle.

Élise enfila une veste et se dirigea vers la porte de service, ouvrit et se trouva face à Yann qui avait dans les bras une caisse en polystyrène. Leurs regards se croisèrent et elle se senti rougir.

— Je… Heu…viens livrer les poissons pour sœur Murielle, balbutia le grand gaillard en la regardant.

— Heu… Oui… vas-y. Elle est là-bas. Lui dit elle, un peu mal à l’aise.

Elle s’écarta pour le laisser passer et dévala la volée de marches qui donnait sur le jardin. Elle prit sa bicyclette, l’enfourcha, et partit sans se retourner. Elle se sentait ridicule d’être aussi émue face à Yann qu’elle l’était adolescente quand ils s’imaginaient qu’ils s’aimaient.

En haut des marches, Yann se retourna et la regarda s’engager sur le sentier qui menait au bourg. Il était troublé de la voir quelques heures après avoir rêvé d’elle. D’autant plus qu’elle avait eu l’air aussi troublée que lui.

Je me fais sans doute des idées, pensa-t-il.

Puis il passa la porte et salua la sœur qui s’était approchée pour voir le produit de sa pêche.

À suivre...


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